Passé, présent et… futur ?

Charles Hastings

Des notions du temps

Le présent

Lorsque nous méditons, nous essayons de rester dans le moment présent. Il pourrait être intéressant de considérer la différence entre ce moment présent et le genre de présent auquel nous pensons habituellement. Si quelqu’un nous dit « A quoi penses-tu maintenant ? » Au moment où nous répondons, ce moment est déjà passé. Et en fait, le moment présent dans lequel nous essayons de nous reposer lorsque nous méditons est quelque chose d’insaisissable. C’est un espace de liberté qui ne fait pas partie du système des mémoires, des pensées, des projections et des idées...

Le passé

Lorsque nous pensons au passé, nous avons tendance à penser aux souvenirs de situations que nous avons vécues mais aussi à ce que nous savons du monde qui nous entoure et de l’histoire traversée auparavant.

Nos souvenirs sont bien sûr sélectifs. Certains événements ressortent et d’autres disparaissent. Et nos notions du monde et de l’histoire sont également sélectives, en fonction des apports de notre culture et de l’importance que nos croyances accordent aux différents événements. Nous pouvons ainsi adhérer à un système de croyances religieuses ou politiques qui nous amène, inconsciemment, à déformer nos souvenirs pour les intégrer dans un certain cadre.

Le futur

Quand nous pensons à l’avenir, nous imaginons ce que nous allons faire et ce qui nous arrivera, aujourd’hui, demain ou la semaine prochaine. Ou le mois prochain ou l’année prochaine. On peut aussi se demander combien de temps il nous reste à vivre. Et puis, il y a de vagues projections sur ce que pourrait être l’avenir, ce que serait les résultats de ce que nous faisons maintenant d’ici un ou deux ans, ou peut-être trois, quatre ou dix ans. Si on a une entreprise, on peut imaginer le résultat de telle ou telle stratégie. Les politiciens se projettent à l’horizon du prochain cycle électoral. Nous pensons à l’avenir de nos enfants et essayons probablement de leur donner une bonne éducation pour les préparer au monde. Mais à quel monde ? Et qu’est-ce qui va les y préparer ? Comment le savoir ?

Le monde change si vite. Comment pouvons-nous les préparer à trouver un bon travail alors que tant d’emplois risquent de disparaître à cause de l’intelligence artificielle et à la robotisation ? Il est difficile d’imaginer le monde dans lequel ils vivront à 90 ans. Et qu’en est-il des enfants de nos enfants et des enfants de leurs enfants ?

Bien que depuis des milliers d’années les humains aient eu un impact significatif, mais pas vital, sur l’ensemble de la planète, cet impact a augmenté au cours des derniers siècles. Aujourd’hui, nous nous réveillons avec le constat que nous avons sérieusement faussé l’équilibre de l’écosystème. Ce ne sont pas seulement les générations futures, mais nos propres enfants, et la majorité d’entre nous qui vivons maintenant, qui devront en supporter les conséquences.

Notre culture, nos systèmes économiques et nos habitudes, ne sont pas du tout adaptés pour en prendre la mesure et y répondre.

Notre monde

Comment devrions-nous faire face à l’avenir et créer un monde meilleur au lieu d’un monde en ruine ? Comment pouvons-nous prendre le temps pour penser globalement à notre monde et savoir le soigner, alors que nous sommes constamment bombardés de stimuli de toutes sortes ? Par où pouvons-nous commencer ?

Comme le dit Matthieu Ricard :

Il est vrai que la multiplication d’informations inquiétantes sur le changement climatique, la perte de biodiversité et d’autres problèmes environnementaux graves peuvent créer une attitude blasée chez certaines personnes ou, au contraire, susciter un sentiment d’impuissance face à l’ampleur des transformations et aux interventions requises pour surmonter le problème.

L’historien et futurologue Yuval Noah Harari estime que l’intelligence artificielle va bientôt dominer nos vies. Ces algorithmes en sauront plus sur nous que nos amis, nos familles et… nous-mêmes.

Le monde évolue plus rapidement que jamais auparavant et nous sommes inondés d’une quantité impossible de données, d’idées, de promesses et de menaces. Les humains cèdent leur autorité au le marché libre, à la sagesse de la foule et aux algorithmes externes, en partie parce qu’ils ne peuvent pas gérer le déluge de données… Les gens ne savent tout simplement pas à quoi prêter attention.

Celles et ceux d’entre nous qui utilisent des smartphones et des ordinateurs sont constamment encouragés à faire appel à Siri et à d’autres assistants personnels pour organiser leurs vies. Lorsque nous recherchons ou achetons quelque chose des algorithmes en ligne essaient de guider nos choix. Les données cueillies par Facebook et autres servent à pirater nos choix personnels, à des fins commerciales ou politiques, en analysant nos préjugés et nos émotions.

La défense personnelle de Harari est la méditation. Pas simplement une défense, mais un moyen d’être profondément en contact avec son propre esprit afin d’avoir une vision claire du monde :

Nous donnons déjà aux algorithmes le pouvoir de décider quels films voir et quels livres acheter. Mais plus vous faites confiance à l’algorithme, plus vous perdez la capacité de prendre des décisions vous-même. Après quelques années à suivre les recommandations de Google Maps, vous perdez votre propre sens de l’orientation.

La carte n’est pas le territoire

« La carte n’est pas le territoire. » Cette déclaration d’Alfred Kolzybski dans les années 1930 a été interprétée de nombreuses manières. On peut en conclure que notre perception subjective de quelque chose déforme la réalité concrète sur le terrain. Mais si nous regardons la citation sous un autre angle, les attentes de la société et les schémas établis pour nous ne peuvent jamais reproduire totalement notre propre expérience subjective.

Si nous naviguons toujours avec un système GPS, nous risquons de perdre progressivement notre capacité à nous débrouiller seuls. Notre perception du paysage est assez différente lorsque nous y passons en voiture, à vélo ou à pied, ou lorsque nous nous arrêtons pour tout simplement regarder. Il y a une espèce d’orchidée sauvage rare dans le sud-ouest de la France et qui n’a été trouvée qu’à un seul endroit, nichée dans un fossé au bord d’une route. Qui la voit ?

Il y a quelques années, j’ai été étonné de découvrir, sur un terrain agricole défriché pour laisser place à une zone d’ateliers et d’entrepôts, une incroyable diversité de fleurs sauvages et de plantes que l’on ne voyait point dans les prés uniformes environnants. Ces plantes, dont les graines dormaient depuis des années, ont saisi ce créneau dans lequel elles pouvaient s’exprimer.

Dans un monde qui demande sans cesse notre attention, il semble nécessaire de s’offrir des moments pour être seul avec notre propre expérience. Des créneaux précieux pour nous libérer un moment de la surstimulation constante à laquelle nous sommes soumis. Yuval Harari s’offre chaque année de longues périodes pour « se déconnecter » :

Je recommanderais certainement à tout le monde de se débrancher au moins une heure ou deux par jour et pendant de plus longues périodes durant l’année. Je me déconnecte complètement en pratiquant deux heures de méditation chaque jour. Chaque année, je pars pour des retraites plus longues de 30 ou 60 jours de déconnexion complète de tous les téléphones, ordinateurs et appareils. Ce qui fait que je suis une personne plus heureuse et plus calme, avec un esprit plus tranquille.

Cette option n’est probablement pas à la portée de tout le monde, mais nous pouvons prendre des moments pour consciemment laisser notre esprit se reposer de la stimulation, pour nous permettre de nous ennuyer, et pour regarder ce qui nous entoure, apprécier les petites choses et observer l’activité constante de notre esprit. Laissons l’esprit se poser dans la méditation, mais soyons également conscients de ce à quoi ressemblent nos sentiments et nos modes de pensée.

Dans Imagine Clarity, j’ai incorporé quelques méditations, sous le titre Se connaître pour connaître le monde, où nous contemplons notre expérience subjective et prenons conscience de nos propres pulsions, mais aussi des influences que la société nous impose.

Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas que les choses sont difficiles.
Sénèque

Nous ne sommes pas impuissants. Nous pouvons entraîner notre propre esprit à être plus conscient et à cultiver les germes dormants de la bonté et de compassion. Vous pouvez créer un sentiment de liberté qui communique naturellement avec ceux qui vous entourent, créant ainsi un îlot de santé mentale. C’est un terrain fertile pour des perspectives de compassion originales qui peuvent se propager de manière organique à travers la communauté.

Pour citer Matthieu Ricard:

La première chose à faire si vous voulez aider les autres est de développer votre propre compassion, votre amour altruiste et votre courage pour pouvoir les servir sans trahir votre intention initiale.

La société et ses institutions influencent et conditionnent les individus et ces individus peuvent à leur tour avoir un effet sur la société.

Pour que les choses changent vraiment, nous devons oser embrasser l’altruisme. Osez dire que le véritable altruisme existe, qu’il peut être cultivé par chacun de nous et que l’évolution des cultures peut favoriser son expansion. Oser aussi l’enseigner à l’école comme un outil précieux permettant aux enfants de réaliser leur potentiel naturel de gentillesse et de coopération. Osez affirmer que l’économie ne peut pas se contenter de la voix de la rationalité et d’un intérêt personnel strict, mais qu’elle doit également écouter la voix de la bienveillance et la faire entendre. Oser prendre au sérieux le sort des générations futures et oser changer la façon dont nous exploitons la planète d’aujourd’hui qui sera leur foyer de demain. Oser, enfin, proclamer que l’altruisme n’est pas un luxe, mais une nécessité.

Références

  • Yuval Noah Harari est passé des études du Moyen Âge à un survol du passé de l’humanité avec son best-seller Sapiens: une brève histoire de l’homme. Il a ensuite considéré notre avenir avec Homo Deus: une brève histoire de demain et 21 leçons pour le XX1e siècle (tous chez Albin Michel).
  • Pour Matthieu Ricard sur l’altruisme, voir sa Plaidoirie pour l’altruisme (NiL éditions).

Photo : Aron Visuals/unsplash.

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