Changement de monde, changement de culture

Charles Hastings

Pour les personnes qui ont été confinées chez elles depuis un certain temps l’expérience n’a pas été neutre. Pour certains, c’était très difficile et pour d'autres, plutôt une révélation. Et nous ne pouvons pas nous empêcher de remarquer un changement lorsque nous « émergeons » dans le monde extérieur. Ce n’est pas le même monde.

Nous constatons que certaines personnes sont très prudentes concernant le risque de transmission du virus. D'autres ressemblent à des écoliers à la sortie des classes. Toute prudence est abandonnée. Il y a un espoir que tout va se normaliser et redevenir comme avant.

Bien sûr, à mesure que le temps passe, rien n'est jamais comme avant, ou comme nous imaginons que c’était avant.

Un peu partout, des protestations contre l'injustice sociale ont intensifié le drame créé par la crise sanitaire. Un seul événement choquant aux États-Unis a donné naissance à une prise de conscience d’un fléau endémique de racisme et discriminations, qui s’est réverbérée à travers le monde.

Il y a un désir de réparer les dysfonctionnements et injustices sociales qui existent depuis longtemps et de prendre un nouveau départ.

Un monde déséquilibré

Les déséquilibres sous-jacents de notre monde sont flagrants. Certains pays tentent de retrouver un semblant de vie normale, alors que la pandémie poursuit son avancée mondiale incessante, menaçant non seulement les vies mais les moyens de subsistance.

Rien n’est plus, ni ne sera plus pareil. Tout cela remet en question notre sentiment de sécurité le plus élémentaire et donne l'impression que nous sommes à un tournant ou à une croisée des chemins.

Vers quel monde ? Alors que les pays pauvres sont balayés par une crise qui s'accélère et pour laquelle il manque toute protection adéquate pour la plupart des habitants, dans les pays riches, la préoccupation est de reprendre les affaires et de redémarrer l'économie.

Abiy Ahmed, Premier ministre d'Éthiopie, le 25 mars 2020 :

Les économies développées dévoilent des plans de relance économique sans précédent. Les pays africains, en revanche, n'ont pas les moyens d’implémenter des interventions aussi ambitieuses. Pourtant, si le virus n'est pas vaincu en Afrique, il ne fera que rebondir vers le reste du monde. C’est pourquoi la stratégie actuelle de mesures purement nationales sans coordination, bien que compréhensible, est myope, non durable et potentiellement contre-productive. Un virus qui ignore les frontières ne peut pas être géré avec succès de cette façon.

Pour de nombreux dirigeants, la priorité est de remettre l'économie sur les rails. Pour certains autocrates, la situation actuelle a ouvert de nouvelles possibilités pour contrôler leurs populations, bien que d'autres soient confrontés à des réactions vives suite à leur gestion insouciante de la crise. La dure vérité est que, tandis que le monde riche est confronté aux complications de la récession, des multitudes de personnes dans les pays pauvres risquent de mourir de faim.

Pendant ce temps, les relations internationales continuent de sombrer dans le conflit et le chaos. Les rivalités et la méfiance court-circuitent la possibilité d'une coopération mondiale. Il est triste de voir les superpuissances buter l’une contre l’autre alors que le monde a besoin d'un leadership et d'une coopération inclusifs et compatissants.

Selon l'historien et futurologue Yuval Noah Harari :

Lors des crises mondiales précédentes - comme la crise financière de 2008 et l'épidémie d'Ebola de 2014 - les États-Unis ont assumé le rôle de leader mondial. Mais l'administration américaine actuelle a abdiqué le poste de leader. Elle a montré sans équivoque qu'elle se préoccupe bien plus de la grandeur de l'Amérique que de l'avenir de l'humanité.

Si le vide laissé par les États-Unis n'est pas comblé par d'autres pays, non seulement il sera beaucoup plus difficile d'arrêter l'épidémie actuelle, mais son héritage continuera d'empoisonner les relations internationales pour les années à venir. Pourtant, chaque crise est aussi une opportunité. Nous devons espérer que l'épidémie actuelle aidera l'humanité à réaliser le danger aigu que représente la désunion mondiale.

Allons-nous reprendre nos affaires habituelles comme si rien n’était, garantissant ainsi les pires effets du défi bien plus grand du changement climatique ? Cette menace est non seulement imminente, mais devient progressivement une réalité concrète.

Yuval Noah Harari :

L'humanité doit faire un choix. Allons-nous emprunter la voie de la désunion, ou allons-nous adopter la voie de la solidarité mondiale ? Si nous choisissons la désunion, cela prolongera non seulement la crise, mais entraînera probablement des catastrophes encore pires à l'avenir. Si nous choisissons la solidarité mondiale, ce sera une victoire non seulement contre le coronavirus, mais contre toutes les épidémies et crises futures qui pourraient assaillir l'humanité au 21e siècle.

Un changement de culture

Ce qu'il faut, c'est un changement de culture. Pouvons-nous même imaginer une culture dans laquelle nous nous soucions les uns des autres, quelles que soient les distances et les différences ? Dans de nombreux endroits, les communautés locales ont trouvé un nouveau sens de la solidarité en essayant de combler les lacunes laissées par leurs dirigeants. Cela implique des millions d'actes individuels de bienveillance.

Le Dalaï Lama, dans une récente interview à la BBC :

Si un membre de votre propre communauté souffre, alors vous vous sentez concerné. Vous aurez un sentiment plus compatissant.

Par le passé, on a trop insisté sur la notion de mon continent, ma nation, ma religion. Cette idée est aujourd’hui dépassée. Maintenant, nous devons penser : l’humanité, sept milliards d'êtres humains.

Pourrions-nous prendre soin non seulement de l’ensemble de nos semblables, mais également des milliards d’habitants non-humains de notre planète et de l'environnement qui nous maintient tous en vie ? Nous sommes conscients du poids des intérêts bien établis qui poussent à maintenir le statu quo. Mais il y a une autre difficulté : biologiquement, nous sommes propulsés par nos habitudes. Nous nous trouvons subitement confrontées à des circonstances sans précédent qui nécessitent de grands changements dans notre vie quotidienne. Poussés hors de notre zone de confort, comment allons-nous faire face ?

Malgré une abondance de résignation et de déni, il y a une place pour l'espoir et la résolution. Nous pouvons partager notre inspiration. Une culture est composée de nombreux individus. Les humains sont touchés par la communication, y compris les signaux subtils subliminaux qu'un cœur aimant propage naturellement, que le philosophe Alexandre Jollien appelle le «karuna-virus » ( ou « virus de la compassion. »).

L’attitude de compassion universelle dont le monde a besoin correspond également à nos besoins en tant qu'individus.

Matthieu Ricard :

Toutes les formes de vies dépendent les unes des autres comme de leur environnement, et les êtres humains n’échappent pas à cette nécessité de vivre ensemble. S’imaginer que chacun serait une entité isolée, capable de construire son bonheur dans sa propre bulle égocentrique est, par nature, dysfonctionnel et ne peut que conduire à une insatisfaction permanente. Nos joies et nos peines n’existent qu’avec les autres et par l’intermédiaire des autres. L’amour aurait-il un sens si nous étions suspendus seuls dans l’espace ?

Les recherches en psychologie positive montrent que la bienveillance, que nous devrions placer au cœur du vivre ensemble, est l’état mental le plus fécond, celui qui entraîne dans son sillage la joie, le contentement, l’enthousiasme et la gratitude. Elle célèbre notre humanité commune et notre proximité avec les animaux qui sont nos concitoyens dans ce monde.

Chacun à notre manière, nous pouvons essayer d’évoluer dans la bonne direction. Néanmoins le point de départ doit être de travailler avec notre propre esprit. Un esprit qui est stable et clair, qui ne panique pas, et qui a l'intelligence d'une attitude d’ouverture et de bienveillance, est l'ingrédient essentiel pour aborder les défis de notre époque et de l’avenir. Développer de telles qualités serait un cadeau pour nous-mêmes, pour nos familles et pour le monde.

La découverte des ressources de notre propre esprit est une chose dont nous avons tous besoin, et qui devrait idéalement trouver sa place non seulement au niveau individuel mais aussi dans les institutions.

Matthieu Ricard de nouveau :

Les écoles, les entreprises, les hôpitaux, et les services gouvernementaux, en introduisant dans leurs activités l’entraînement à cette « pleine conscience bienveillante » auraient tout à gagner : de meilleures relations humaines, une confiance accrue, une diminution de burn-out, et par voie de conséquence une plus grande satisfaction de chacun.

Matthieu Ricard et les auteurs et créateurs d'Imagine Clarity se sont engagés à faire non seulement de la pleine conscience, mais particulièrement de la pleine conscience bienveillante, un choix accessible pour tous ceux qui souhaitent en faire une réalité dans leur vie.

Nous pensons que notre approche permettra aux individus en toutes circonstances de développer la stabilité, la compassion et la résilience nécessaires pour faire face avec sagesse aux défis de notre temps.

Références

  • Abiy Ahmed: If Covid-19 is not beaten in Africa it will return to haunt us all. FT March 25 2020
  • Yuval Noah Harari: The world after coronavirus. March 20 2020
  • Dalai Lama: Seven billion people 'need a sense of oneness'. BBC June 13 2020
  • Matthieu Ricard: Review of Ensemble, by Sébastien Henry. January 15 2020

Photo: Matthieu Ricard.

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